E. Zola lavoirs urbains

La France des lavoirs de Christophe Lefebure

LES GRANDS LAVOIRS URBAINS

Les lavoirs des grandes villes n’ont rien de commun avec les lavoirs de campagne. Ils ressemblent à de véritables usines à laver équipées de tous les appareils nécessaires au lavage, au rinçage et au séchage du linge. Décidé par Napoléon III, le lavoir parisien du Temple voit le jour en 1855 ; il s’agit d’un authentique bâtiment de style classique où la haute cheminée a des allures de beffroi. Calqué sur le modèle des établissements britanniques, son équipement est ultra sophistiqué: cuviers immenses, séchage à air chaud, eau chaude, salle de repassage et système d’évacuation des buées; mais la construction périclite rapidement; en effet, les défauts de construction ne tardent pas à apparaître; qui plus est, l’exploitation est déficitaire; le lavoir ferme définitivement ses portes en 1861.

Reste l’important réseau de lavoirs privés. C’est l’une de ces entreprises qu’Émile Zola nous décrit:  » Un grand hangar, monté sur piliers de fonte; à plafond plat, dont les poutres sont apparentes. Fenêtres larges et claires. En entrant, à gauche, le bureau, où se tient la dame; petit cabinet vitré, avec tablette encombrée de registres et de papiers … À gauche est le cuvier pour la lessive, un vaste chaudron de cuivre à ras de terre, avec un couvercle qui descend grâce à une mécanique. A côté est l’essoreuse, des cylindres dans lesquels on met un paquet de linge, qui y sont pressés fortement par une machine à vapeur. Le réservoir d’eau chaude est là. La machine est au fond, on voit le pied rond et énorme de la cheminée, dans le coin. Enfin, un escalier conduit au séchoir, au-dessus du lavoir, une vaste salle fermée sur les deux côtés par des persiennes à petites lames … Voici maintenant de quoi se compose une place. On a, d’un côté, une boîte placée debout, dans laquelle la laveuse se met debout pour garantir un peu ses jupes. Devant elle, elle a une planche, qu’on appelle la batterie et sur laquelle elle bat le linge; elle a à côté d’elle un baquet sur pied dans lequel elle met l’eau chaude, ou l’eau de lessive. Puis derrière, de l’autre côté, la laveuse a un grand baquet fixé au sol, au-dessus duquel est un robinet d’eau froide, un robinet libre; sur le baquet, passe une planche étroite où l’on jette le linge; au-dessus, il y a deux barres, pour pendre le linge et l’égoutter. Cet appareil est établi pour rincer. La laveuse a encore un petit baquet sur pied pour passer au bleu, deux tréteaux pour placer le linge, et un seau dans lequel elle va chercher l’eau chaude et l’eau de lessive. Les hygiénistes critiquent sévèrement ces locaux insalubres et dangereux pour la santé des clientes.

En province, des établissements similaires se développent. Par exemple, la ville de Metz inaugure le 12 décembre 1867, le lavoir de la rue des Capucins: il peut accueillir quatre-vingt-seize laveuses.. et met à leur disposition eau chaude, essoreuses, séchoirs à air chaud et à air libre, réfectoire et salle de garde pour les enfants en bas-âge. Ce dernier aménagement séduit l’architecte parisien chargé de l’étude des lavoirs municipaux à construire à Paris en remplacement des bateaux-lavoirs:  » Une salle de ce genre, de l’aveu des employés des lavoirs devrait être établie par mesure d’humanité.

 

Emile Zola – l’Assommoir, chapitre 1 – 1877

Sur le boulevard, Gervaise tourna à gauche et suivit la rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or. En passant devant la boutique de Mme Fauconnier, elle salua d’un petit signe de tête. Le lavoir était situé vers le milieu de la rue, à l’endroit où le pavé commençait à monter. Au-dessus d’un bâtiment plat, trois énormes réservoirs d’eau, des cylindres de zinc fortement boulonnés, montraient leurs rondeurs grises; tandis que, derrière, s’élevait le séchoir, un deuxième étage très haut, clos de tous les côtés par des persiennes à lames minces, au travers desquelles passait le grand air, et qui laissaient voir des pièces de linge séchant sur des fils de laiton. Adroite des réservoirs, le tuyau étroit de la machine à vapeur souflait, d’une haleine rude et régulière, des jets de fumée blanche. Gervaise, sans retrousser ses jupes, en femme habituée aux flques, s’engagea sous la porte, encombrée de jarres d’eau de Javel. Elle connaissait déjà la maîtresse du lavoir, une petite femme délicate, aux yeux malades, assise dans un cabinet vitré, avec des registres devant elle, des pains de savon sur des étagères, des boules de bleu dans des bocaux, des livres de bicarbonate de soude en paquets. Et, en passant, elle lui réclama son battoir et sa brosse, qu’elle lui avait donnés à garder, lors de son dernier savonnage. Puis, après avoir pris son numéro, elle entra. C’était un immense hangar, à plafond plat, à poutres apparentes, monté sur des piliers de fonte, fermé par de larges fenêtres claires. Un plein jour blafard passait librement dans la buée chaude suspendue comme un brouillard laiteux. Des fumées montaient de certains coins, s’étalant, noyant les fonds d’un voile bleuâtre. Il pleuvait une humidité lourde, chargée d’une odeur savonneuse, une odeur fade, moite, continu; et, par moments, des souffles plus forts d’eau de Javel dominaient. Le long des batteries, aux deux côtés de l’allée centrale, il y avait des files de femmes, les bras nus jusqu’aux épaules, le cou nu, les jupes raccourcies montrant des bas de couleur et de gros souliers lacés. Elles tapaient furieusement, riaient, se renversaient pour crier un mot dans le vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets, ordurières, brutales, dégingandées, trempées comme par une averse, les chairs rougies et fumantes. Autour d’elles, sous elles, coulait un grand ruissellemnt, les seaux d’eau chaude promenés et( vidés d’un trait, les robinets d’au froide ouverts, pissant de haut, les éclaboussements des battoirs, les égouttures des linges rincés, les mares où elles pataugeaient s’en allant par peitis ruisseaux sur les dalles en pente. Et, au milileu des cris, des coups cadencés, du bruit murmurant de pluie, de cette clameur d’orage s’étouffant sous le plafond mouillé, la machine à vapeur. Adroite, toute blanche d’une rosée fine, haletait et ronflait sans relâche, avec la trépidation dansante de son volant qui semblait régler l’énormité du tapage.