Place Publique 2011

BAINS PUBLICS – par Gilles Bienvenu

Les bains en Loire sont une ancienne pratique que les autorités municipales nantaises ont longtemps cherché à réglementer. Des édifices spécialisés voient le jour quand au 18e siècle les médecins préconisent non seulement les bains médicamenteux et thérapeutiques, mais recommandent également l’immersion pour l’hygiène corporelle. C’est ainsi que Mathurin Crucy construira en 1800 à la pointe occidentale de lîle Feydeau un établissement de bains publics qui trouve sa logique architecturale dans le retour à l’antique, en vogue depuis les années 1780, quoi que l’exiguïté du terrain doive l’éloigner du modèle attendu des thermes romains. Avec un hémicycle accolé à un rectangle, l’architecte peut réitéré l’une de ses figures favorites, pendant du marché au poisson de la pointe orientale de l’île, figure également utilisée pour former les places Royale et Graslin. Les cabines de bains rayonnent en périphérie, tandis qu’un café trouve place au cœur du rectangle, la distribution de l’édifice garantissant l’indépendance des deux programmes.

Concédés à un particulier qui disposait préalablement d’un établissement près du pont de Belle-Croix, au sud de l’île, les bains de la Petites-Hollande seront détruits pour faire place en 1869 à un marché couvert. Nantes dispose alors d’un établissement communal de bains et lavoirs, quai de la Maison Rouge, toujours en bord de Loire, au débouché du pont de la Belle Croix qui met en communication la vielle ville et l’île de la Madeleine. Sous la seconde république, alors que l’on cherche les moyens de résorber dans les classes populaires l’excessive morbidité et la mortalité qu’on lie désormais aux degré d’insalubrité des quartiers, le gouvernement de Louis-Napoléon Bonaparte veut également développer les pratiques d’hygiène personnelle par la création d’équipements publics tels qu’a pu en produire l’Angleterre, et débloque des fonds pour subventionner une trentaine de villes. L’architecte voyer en chef Henri-Théodore Driollet s’efforce de concevoir l’établissement modèle prescrit, associant bains et lavoirs publics destinés à différentes catégories d’usagers. L’accolement des volumes autour de la chaufferie (ou « salles des machines ») sommée par une haute cheminée rend compte de la complexité du programme : distribution des lavoirs et de leurs annexes (séchoirs, salles de repassage…) pour les laveuses professionnelles, pour les ménagères qi lavent elles-mêmes et pour un service de blanchisserie ; répartition des cabines de bain entre bains médicaux, bains populaires à prix réduit, bains de première classe et bains gratuits pour indigents. Pour répondre à l’exigence du ministère de l’intérieur qui demandait la séparation des usagers payants et gratuits, « mesure nécessaire pour ménager la susceptibilité, si facile à éveiller, des ouvriers », l’option d’une ségrégation spatiale fut retenue plutôt qu’une séparation temporelle.

Le terrain triangulaire se prête admirablement, aux dire de l’architecte, « comme perspective au développement respectif de chaque partie des bâtiments selon leur importance relative ». si Driollet annonce une simplicité constructive et décorative, la référence formelle aux thermes romains tels que les restituent les architectes pensionnaires à la villa Médicis s’affirme dans les élévations. Quoique simple, l’ornementation reste essentielle, utilisé à la fois comme référence culturelle et allégorique et comme marque de l’architecture publique.

L’exploitation de l’établissement qui ouvre ses portes en 1859, est concédé au fumiste Rigola qui a fait les installations, mais devant le mauvais respect de ses obligations les bains et lavoirs sont mis en régie municipale cinq ans plus tard. Plusieurs fois remaniés, ils feront l’objet d’une restauration lourde en 1934, sous la conduite de l’architecte de la ville. Camille Robida remplace notamment les colonnes de fonte de Driollet par des poteaux de béton armé. La démolition projetée en 1966 de la partie lavoirs pour l’élargissement du débouché de la rue des Olivettes abandonnée, cette partie du bâtiment est transformée en bain-douches dans les années 1980, tandis que l’anciènne partie des bains est transformée en maison des association. Le les douches, ou « bains par aspersion » sont une nouvelle technique pour la propreté corporelle mise au point à la fin du 19e siècle. Le premier établissement communal à en proposer est construit en 1899 par l’architecte en chef de la ville Alfred Marchand dans le populeux quartier de l’Hermitage, sur la percée hygiéniste de la rue Dupleix. Les lavoirs publics qui complètent le programme des bains-douches sont rapidement jugés insuffisants aux besoins des habitants et agrandis par l’architecte Etienne Coutan en 1906. Directeur du service des bâtiments communaux et des plantations urbaines de la ville de Nantes, Coutan construit dans les années 1920, à destination des habitants du quartier des Haut-Pavés et du Marchix et de ceux du quartier des Ponts, deux exceptionnels bâtiments de bains-douches, rue Noire et rue Michel Rocher. Soucieux d’associer régionalisme et modernité, Coutan inscrit des poutres de béton bouchardé dans des maçonnerie de schiste local non enduit pourvues de claies en attente d’une vigne vierge, le tout sous des longs-pans d’ardoise. Il traite les intérieurs dans un esprits art déco dans lequel le mosaïste Odorico peut donner sa mesure. Dans les années d’après guerre, tandis que s’opère la reconstruction, Jean Maëder construit le dernier établissement municipal de bains-douches, rue Jules Bréchoir aux abords de l’église Notre-dame à Doulon, renouvelant un langage architectural initié dans les années 1930, modénatures de béton et parements de brique à l’instar de la haute cheminée de la chaufferie placée dans la cour. On peut signaler en outre l’ouverture de nombreux établissements privés dans la ville au 19e siècle à destination de divers classes d’usagers. Si la période des grans ensembles a doté chaque logement d’un équipement sanitaire minimum, tandis que les appartements des vieux quartiers étaient peu à peu équipés, la subsistance de logements vétustes et l’accroissement du nombre de personnes sans abri nécessite le maintien de douches publiques. C’est l’établissement du quai de la Maison rouge qui seul joue désormais ce rôle à Nantes.