Le service des eaux

NANTES ET LES NANTAIS SOUS LE SECOND EMPIRE  Khan et Landais

Sous LE SECOND EMPIRE, la France achève son entrée dans l’ère industrielle. Les mutations économiques, qui donnent naissance à une société où la richesse des uns contraste avec la pauvreté des autres, débouchent sur un progrès social grâce, notamment, aux syndicats et à la mutualité.

DURANT CETTE PÉRIODE, 1852-1870, Nantes vit les mêmes bouleversements. L’arrivée du chemin de fer favorise le développement de l’industrie et l’essor du commerce. Des tensions se créent entre la bourgeoisie florissante et le monde ouvrier. La vie politique aussi est active, ainsi que la presse.

Sous l’impulsion de son maire, le filateur Ferdinand  Favre, Nantes  se transforme et’ s’embellit ; de grands chantiers s’ ouvrent, on réaménage les quartiers. La vi1le se modernise : installation du service d’eau, éclairage des rues. Les Nantais découvrent un nouveau mode de vie, et voient apparaître les grands’ magasins…

SERVICE DES EAUX

La corvée d’eau au puits s’inscrit dans les tâches féminines traditionnelles. A la maison, l’eau est conservée dans des jarres de grès ou mieux des fontaines de faïence ou de cuivre. Aux fontaines publiques, ménagères et domestiques font la queue, se chamaillent en cas de pénurie ou se rendent service. La corvée d’eau, même assurée par des hommes, pousse au rationnement spontané. Dans le bulletin de mars 1852 de la Société de médecine publique, on lit :

«L’ouvrier qui rentre de son travaille le soir, tandis que sa femme allume le feu, prend un seau, descend les étages, traverse la cour et attend son tour de haler la corde du puits ou de tendre son seau au robinet; puis il remonte péniblement, les pieds lourds de sa fatigue du jour. Il faut que ce seau d’eau serve à tous les usages, à la soupe, à la boisson de la famille; tant mieux s’il en reste assez le lendemain pour débarbouiller les enfants».

Les pompes présentent également d’autres inconvénients. C’est ainsi que les habitants de la rue Sarrazin et de la place du Martray pétitionnent, le 16 septembre 1854, contre « le bruit incessant, de jour et de nuit, semblable à celui d’un marteau frappant constamment sur une tôle » provoqué par le mauvais état de la pompe établie sur la fontaine du Martray.

Le service des eaux, «si ardemment désiré depuis longtemps ne sera pas partiel mais général», écrit le Phare du 23 janvier 1853 : «Chaque famille pourra ainsi avoir chez elle, et en tournant un simple robinet, toute l’eau dont elle pourrait avoir besoin. La rétribution annuelle sera, dit-on, de 4% du prix du loyer. Cette dépense n’excèdera pas ce que chaque famille paye aujourd’hui aux porteurs d’eau. Hâtons-nous de dire que ces porteurs d’eau trouveront de l’emploi dans l’exploitation municipale.»

Conformément au cahier des charges, il est décidé que l’eau sera prise dans la Loire, au quai de Richebourg, en amont de la ville et de tous les égouts. Deux machines à vapeur, de la force de 40 chevaux chacune, placées sur le quai, aspireront l’eau et la refouleront vers des réservoirs situés sur les points culminants de la ville à 1 750 mètres du point de départ et à 37 mètres de hauteur au dessus du niveau de l’étiage de la Loire, près de la place Viarme, rue d’ Auvours, où l’on peut voir aujourd’hui les bâtiments construits en 1856. Une partie de l’eau sera distribuée dans le trajet et versée directement aux bornes fontaines et bouches établies sur la voie publique, en priorité dans les quartiers ouvriers. Le développement des conduites de distribution sera de 50 000 mètres environ. « La canalisation est en pleine exécution. On s’occupe en ce moment de la pose des conduites ascensionnelles qui doivent mettre les réservoirs en communication avec les machines.»

Les revenus de l’opération reposent sur deux éléments:

  • le premier, fixe et certain, se compose de l’annuité de 60000 F que la ville de Nantes s’est engagée à solder pendant toute la durée de la concession;
  • le second proviendra de la vente de l’eau à domicile. Nantes compte 100 000 habitants, dont près de 90 000 sont agglomérés dans le rayon de la distribution. Cette population paye aujourd’hui aux établissements de filtration et aux porteurs d’eau un tribut de 200 000 F.

La Compagnie des Eaux publie, en avril 1856, son règlement général et son tarif pour la concession des eaux à domicile. Deux espèces d’eau seront mises en distribution par deux réseaux de canalisations distinctes. Il y aura de l’eau non filtrée, telle que la Loire la donne, pour le lavage des rues, le service des cours, l’irrigation des jardins et les besoins de l’industrie; et il y aura de l’eau filtrée à l’intérieur des appartements pour les usages domestiques.

On livrera également de l’eau filtrée aux bains publics et autres établissements pour lesquels il y a nécessité d’avoir toujours de l’eau claire et limpide.

Ainsi, chaque abonné aura dans son appartement un robinet au moyen duquel il pourra puiser à toute heure et en quantité illimitée l’eau nécessaire à ses besoins. La base adoptée pour les tarifs de concession d’eau est aussi simple que libérale. Elle consiste en une taxe annuelle fixée à 15 F pour tous les appartements de 300 F de loyer et en dessous, à 20 F pour les appartements de 300 à 500 F, et enfin, pour les appartements au-dessus de 500 F, à 4 % du prix du loyer sans que, dans aucun cas, la taxe puisse dépasser 80 F.

Ainsi, une famille occupant un appartement de 800 F de loyer se procurera, moyennant une redevance annuelle de 32 F et sans limitation de quantité, l’eau nécessaire à la plus large consommation.

Les frais des installations intérieures resteront, à la vérité, à la charge des abonnés. Mais ces frais, dont la Compagnie fera au besoin l’avance, seront très peu élevés. La Compagnie les évalue à 80 F pour une concession au rez-de-chaussée. A ce prix s’ajoutera une dépense de 25 à 30 F pour chacun des appartements desservis au-dessus du rez:..de-chaussée.           .           .

Pour la consommation industrielle, c’est-à-dire pour un emploi par jour d’au moins 2 m3, le prix du mètre cube est fixé à 0,50 franc pour l’eau filtrée et à 0,30 franc pour l’eau non filtrée. Mais ce tarif subit une décroissance rapide pour les grandes consommations d’eau et se réduit à moitié pour les industries qui emploient au moins 100 m3 d’eau par jour.

Les travaux commencés en février 1854 atteignent leur terme en juillet 1856. La prise d’eau du quai de Richebourg est faite; les deux machines à vapeur sont installées, elles ont fait avec succès leurs premiers essais; les réservoirs de la place Viarme sont pleins et les filtres fonctionnent. Bonne nouvelle également en ce qui concerne les dépenses qui ne dépassent pas 900000 francs.

Un arrêté du maire, en date du 5 août 1857, précise qu’il est défendu de faire la moindre prise, soit à l’aide de pompes, soit autrement, sur les bouches du service d’eau, l’eau qu’elles fournissent étant exclusivement destinée au lavage et à l’arrosement de la voie publique. Il est défendu également de toucher aux bornes fontaines autrement que pour y recevoir l’eau dont on a besoin.

Une publicité parue dans le Phare de la Loire du 15 décembre 1857 informe les abonnés qu’il est possible d’obtenir des réductions pendant les absences et lors d’un séjour à la campagne.

Après l’installation des bornes-fontaines du service d’eau, Driollet expose au maire, par une lettre du 22 avril 1857, que tout puits qui ne se trouve pas éloigné de plus de 120 mètres d’une borne puissante peut être supprimé sans grand dommage. Il regrette que ces bornes à jet continu aient l’inconvénient de ne distribuer l’eau que deux fois par jour à des heures déterminées. «il est extrêmement fâcheux, écrit -il, que les bornes n’aient pas été établies à jet intermittent avec poucier pouvant fonctionner tout le temps.»

Sur l’ensemble du périmètre desservi, onze bornes-fontaines sont situées à une distance inférieure à 100 mètres des puits, par exemple, place du Pilori: 97 m, place Saint-Similien : 56 m, place Saint-Pierre: 13 m.

D’ailleurs,’ les habitants de l’entrée des rues Saint-Similien et du Marchix demandent depuis quelque temps que soit comblé leur puits «qui n’est qu’un obstacle à la circulation et le réceptacle de tous les immondices du quartier ».

Font exception les puits situés rue Saint-Clément-Petit chemin du Coudray distant de 530 m, celui de la Petite rue Saint-Donatien distant de 790 m, et celui de la rue des Hauts-Pavés, bureau de l’Octroi, qui se trouve à une distance de 450 mètres de la borne-fontaine la plus proche. «Ces trois puits, écrit Driollet, doivent être conservés.»

La qualité de l’eau filtrée est souvent contestée. C’est ainsi que, dans son rapport au Préfet de septembre 1858, le Conseil central d’Hygiène publique et de Salubrité de la Loire-Inférieure constate que:

«L’eau filtrée fournie par la Compagnie des Eaux ne subit qu’une filtration incomplète et, pour peu qu’il y ait crue de la Loire, cette eau est trouble et laiteuse comme si elle avait été puisée directement dans le fleuve et, dans cet état, elle est nuisible à la santé… »

Un nouvel arrêté du maire, en juillet 1869, informe les Nantais que de nouvelles bornes fontaines à repoussoir, ou poucier, sont mises à leur disposition pour les besoins des ménages seulement et prévient les enfants qu’il est interdit de se servir de ces bornes fontaines comme d »un amusement.

L’alimentation en eau, pas toujours suffisante, provoque des drames et des polémiques lors des périodes de sécheresse ou à l’occasion d’incendies souvent importants à cette époque.