Les Bains et Lavoirs

LES BAINS LAVOIRS PUBLICS André Perron

Nantes va bénéficier, sous le second empire, d’un des premiers lavoirs publics créés sur le modèle britannique avec les encouragements de Napoléon III et les subventions du gouvernement.

Les hygiénistes recommandent la création de tels établissements comme un remède aux danger du lavage en bateau. La grande encyclopédie Ladmiraut l’explique dans son article « Lavoir »:

« Depuis qu’ils ont constaté que dans ces lavoirs la première opération du lavage, l’essangeage, se faisant à froid, les germes malsains sont entrainés en aval et peuvent devenir une cause de contagion, on s’efforce de créer des lavoirs publics ou privés comprenant tous les services indispensables au nettoyage et repassage du linge ».

Avant de se développer en France, c’est en Angleterre que les bains et lavoirs publics équipés de machines prennent leur essor. En 1832, à Liverpool, la menace du choléra amène Mrs Wilkinson, une femme de condition modeste habitant une rue très populeuse de la ville, à ouvrir son arrière cuisine aux voisins les plus pauvres, pour leur permettre d’y laver leur linge. Muni d’une chaudière, ce local ne peut contenir que trois personnes. Elle obtient alors l’aide de la société de Prévoyance et voici comment Le Magasin Pittoresque de 1881 raconte la suite: Cette société s’empressa de louer la cave de la maison; on y installa une seconde chaudière, un tonneau vide servit de citerne, et des auges divisées en compartiment tinrent lieu de baquets. L’endroit était sombre, bas, foulé de monde et rempli de vapeur; cependant, une moyenne de quatre vingt cinq familles par semaine furent ainsi préservées durant plusieurs années des maux qu’entrainent d’imparfaits blanchissages dans des pièces étroites, mal aérées, et de l’inconvénient de revêtir du linge humide.

Auteur d’un ouvrage sur L’extinction du paupérisme, Napoléon III montre de l’intérêt pour l’expérience des lavoirs anglais. Il encourage la création en France d’établissement de ce type et finance sur sa liste civile la construction du bain lavoir du Temple, ouvert le 15 mai 1855 à Paris. La loi du 3 février 1851 a ouvert un crédit de 600 000 francs destiné à encouragé la création d’établissement modèles de bains et lavoirs publics, gratuits ou à prix réduits. Chaque projet est subventionné à hauteur de 20 000 francs.

Nantes se montre aussitôt intéressée. Une commission présidé par le maire, M colombel, étudie la question. Le journal Le Breton du 14 mars 1851 signale que Nantes est la première ville dans laquelle la loi aura été mise à exécution. Le rapport élaboré par cette commission est un excellent reflet de cette pensée hygiéniste visant l’amélioration matérielle du plus grand nombre, qui précède et prépare, dans une certaine mesure, l’amélioration morale des masses.

COMBATTRE LE VICE ET LA SALETÉ

l’hygiénisme fait de la propreté une vertu domestique et civique que la Commission des Bains et Lavoirs publics reprend à son compte: « Elle est l’auxiliaire la plus redoutable de la maladie. Elle ne dégrade pas seulement le corps de l’homme: elle le conduit à la dégradation morale, par une transition inévitable, et à l’oubli de sa dignité extérieure, signe presque certain de l’absence de ces sentiments de dignité intérieure et naturelle sans lesquels l’homme n’a ni le respect de lui-même, ni le respect de ses semblables . L’instinct de la malpropreté est le plus pernicieux et le plus commun peut être chez les populations ouvrières agglomérées: il n’en est pas un qui, matériellement, soit plus opposé aux tendances de la civilisation moderne et qui rapproche davantage l’homme de la barbarie ». Ce rapport porte la marque des deux médecins qui siègent dans la commission: Malherbe et Bonamy. Le second est co-auteur avec Ange Guépin du fameux Nantes au XIXe siècle, texte qui inspire les travaux de la commission.

Cette commission s’inquiète tout particulièrement des conditions dans lesquelles ont fait sécher le linge: « Si la famille est misérable, si elle n’a pour logement qu’une ou deux chambres, c’est la que le linge est étendu. Comme elle possède peu de linge, il faut bien s’en revêtir le plus tôt possible, et le plus souvent on n’attend pas qu’il soit entièrement sec ».

La construction de ces bains-lavoirs publics modèles est donc conçue par les pouvoirs publics comme un dispositif clef dans la lutte menée pour l’assainissement et l’hygiène des conditions de vie de la classe ouvrière.

QUAI DE LA MAISON ROUGE

Si tous les conseillers municipaux sont d’accord sur les objectifs fixés aux bains-lavoirs publics, les avis divergent sur leur emplacement. Il s’agit, en effet, d’un établissement modèle et les besoins de la population sont immenses. Dans un premier projet, l’architecte-voyer Driollet propose de construire l’établissement à l’extrémité aval de l’ile Gloriette et en dresse les plans. Mais c’est finalement un terrain communal situé plus en amont qui est choisi, au abord du pont de la Belle Croix. Tout en reconnaissant les atouts de ce site, Mr Chérot, conseiller municipal, estime qu’il eût été préférable de l’établir dans les quartiers populeux éloignés du fleuve ou privé d’eau, par exemple dans le quartier du marchix que le commissaire des logements insalubre a trouvé d’une malpropreté dégoutante. Le choix du quai de la Maison Rouge est cependant pertinent. Situé dans le quartier des ponts, sur ces iles de Loire gagnées par l’industrialisation et habitées par une population ouvrière, l’établissement est susceptible de remplir le rôle qui lui est assigné.

L’architecte Driollet considère que la configuration de ce terrain triangulaire se prête admirablement comme perspective au développement respectif de chaque partie des bâtiments, suivant leur importance relative. Et voici comment il se propose d’exploiter cette forme triangulaire: A la pointe se trouveraient placés longitudinalement les bains, bâtiment bas à l’extrémité duquel on pourrait disposer une fontaine; et à la base, dans la partie large, les bâtiments élevés du lavoir et des machines qui ont besoin de développement et qui demande à être groupées. Au centre, un vestibule transversal ouvert sur les deux rues latérales donne accès aux bains, coté ouest, et au lavoir, coté est. Les critères qui guident l’architecte sont, de son propre aveu: simplicité, fonctionnalité et emploi systématique de matériaux de premier choix.

C’est le même soin qui est apporté à l’équipement de cet établissement modèle. L’une des entreprises en lice pour la réalisation du bâtiment, celle des frères Brissonneau, présente un devis qui inclut des frais de voyage en France et en Angleterre pour visiter les bains publics. C’est un concurrent qui l’emporte: Mr Rigola; mais l’équipement de l’établissement porte malgré tout la marque des lavoirs anglais. Outre une essoreuse dans le genre de celle qui existe à Euston-square, un séchoir de type Westminster se compose de 48 châssis à tiroir portant chevalets de suspension en tringles de fer à l’usage de chaque laveuse. Il est chauffé par la circulation de vapeur provenant de la machine. Le lavoir est équipé pour accueillir 48 laveuses. Les bains comportent 24 baignoires de bains ordinaires    et 4 baignoires de bains médicamenteux. Celles-ci sont en zinc, mais on suit de près les expériences qui prônent l’usage de la faïence.

Achevé en 1855, l’année ou les bains-lavoirs du temple sont ouverts à Paris, l’établissement nantais n’est inauguré que le 7 janvier 1860, après la recherche d’un difficile compromis entre l’intention philanthropique de départ, jugée coûteuse, et un établissement à but lucratif. Le lavoir présente un régime mixte: prix normal les mardi, jeudi et samedi; prix réduit, voir gratuit pour les autres jours en faveur des personnes trop pauvres pour pouvoir se payer même un prix réduit. Chaque laveuse peut disposer d’une consommation moyenne de 150 litres d’eau dont la moitié en eau bouillante ; elle à droit d’essorage, droit de séchage à tour de rôle et droit de repassage. Malgré les soins qui ont présidé à la sélection des équipements, la capacité de la chaudière s’avère vite insuffisante. Le fonctionnement de l’établissement connait les mêmes difficultés que celles des bains-lavoirs du Temple à Paris. Le 20 juillet 1861, un mémoire rédigé par des conseillers municipaux établit que le gérant, Mr Rigola, a toujours voulu substituer un établissement privé à un établissement communal et de philanthropie. Le 25 janvier 1865, le bail du gérant n’est pas reconduit, à la grande satisfaction des blanchisseuses en bateau qui se plaignent d’une concurrence jugée par elle déloyale.