1851 Rapport commission

DE L’ETABLISSEMENT A NANTES DE BAINS ET LAVOIRS PUBLICS

1851 – Rapport de la commission chargée, par le Maire de Nantes, d’étudier la question de l’établissement, à Nantes, de Bains et Lavoirs Publics

Cette commission était composée de M. Ev. Colombel, maîre de Nantes, Voruz, Huette. Adjoints; Amouroux, Moriceau, Bonamy, Malherbe, docteurs-médecins; Ogée, architecte; Rocher, ingénieur des mines, et Dauban, professeur au Lycée, secrétaire et rapporteur de la commission.

Mr le Maire,

L’utilité de l’établissement de bains et de lavoirs publics gratuits ou à prix réduits, est aujourd’hui reconnue de tout le monde. La discussion qui a eu lieu au sein de l’Assemblée Nationale a montré que les opinions étaient unanimes sur ce point, et l’Assemblée, par le vote qui l’a suivie, a consacré une somme de 600,000 fr. à encourager, dans les villes et dans les campagnes. la création de ces établissements. qui peuvent avoir une heureuse influence sur l’état de la santé et même de la moralité publique.

Lorsque l’Etat donnait lui-même l’impulsion et encourageait de ses propres deniers, des entreprises utiles, la ville de Nantes ne pouvait pas se tenir à l’écart. C’est d’ailleurs son habitude. depuis longtemps, de donner l’exemple, en matière de bienfaisance. aux autres cités. Sous votre administration, monsieur le Maire, elle n’a pas failli à ces généreuses traditions. Bien avant que la loi n’eut été discutée, vous cherchiez à recueillir, comme l’atteste votre correspondance avec M le maire de Lille, avec M, le maire de Caen. avec M. l’ingénieur des mines de Rouen, que vous avez bien voulu nous communiquer, des renseignements statistiques intéressants, et vous vous disposiez à devancer, avec l’aide de la commune, par l’établissement de lavoirs publics. l’initiative gouvernementale. comme vous l’aviez devancée pour la nomination de cette Commission des logements insalubres, qui fonctionne avec une activité intelligente et déjà si fructueuse, La commission des lavoirs et bains publics n’a été qu’une annexe, en quelque sorte, de la commission des logements insalubres, à laquelle se rattachent les commissions chargées de l’étude des questions alimentaires, de la boucherie et autres, que vous avez instituées, Ces commissions diverses ont concouru au même but, coopéré à la même œuvre, à l’amélioration matérielle du sort du plus grand nombre, qui précède et prépare. dans une certaine mesure, l’amélioration morale des masses.

S’associant pleinement à l’intention philanthropique qui a inspiré sa nomination, la commission des bains et lavoirs publics a particulièrement étudié la question dont elle était chargée au point de vue des intérêts de la classe laborieuse. Elle a reconnu d’abord que si les bains et les lavoirs publics pouvaient rendre partout de grands Services . Nantes devait en recueillir des avantages particuliers et plus manifestes. Dans cette ville de 100,000 âmes, dont trois bras de la Loire, ce fleuve aux eaux admirables de limpidité et de pureté, traversent et animent les quartiers, il n’est que trop vrai qu’une partie de la population ouvrière ne connaît pas l’usage des bains. Pour des hommes voués aux travaux les plus pénibles et auquel chaque jour apporte, en quelque sorte, la sueur et la poussière de l’atelier, est-il rien cependant de plus nécessaire que le bain? La malpropreté rend la pauvreté abjecte et meurtrière. Elle est l’auxiliaire le plus redoutable de la maladie. Elle ne dégrade pas seulement le corps de l’homme : elle le conduit à la dégradation morale, par une transition inévitable, et à l’oubli de sa dignité extérieure, signe presque certain de l’absence de ces sentiments de dignité intérieure et naturelle sans lesquels l’homme n’a ni le respect de lui-même, ni le respect de ses semblables. L’instinct de la malpropreté est le plus pernicieux et le plus commun peut-être chez les populations ouvrières agglomérées: il n’en est pas qui, matériellement, soit plus opposé aux tendances de la civilisation moderne et qui rapproche davantage l’homme de la barbarie. C’est donc le devoir des administrations et des gouvernements de le combattre, et avec d’autant plus d’énergie. que ces habitudes de malpropreté s’engendrent les unes les autres et se manifestent simultanément dans tous les faits de la vie sociale. Ainsi que le faisait remarquer, dans son rapport sur le premier arrondissement de Nantes, le vice-président de la commission des logements insalubres:

«La malpropreté des habitations et celle du corps et des vêtements sont intimement liées: l’une amène l’autre, et elles se perpétuent ensemble. En général, elles sont la plaie des réduits obscurs et mal aérés: aussi les mesures de blanchiment et autres, prescrites par la commission, ne peuvent être qu’un palliatif momentané. Il faut combattre la malpropreté à la fois dans le logement et sur la personne: améliorer l’hygiène corporelle est une grande mesure de salubrité. Un des moyens est de favoriser les ablutions de toutes sortes et le lavage des vêtements. Pour y parvenir, il faut mettre l’eau en abondance à la disposition de ]a population pauvre, »

M. Blanqui ainé, de l’Institut, dont la parole en ces matières a tant d’autorité, écrivait à l’honorable rapporteur des logements insalubres , au sujet des réflexions que nous venons de reproduire : « vous avez signalé avec une grande justesse d’observation les rapports de la malpropreté personnelle et de la malpropreté locale. La première finit par démoraliser tout à tait les malheureux habitants des logements insalubres, et il en résulte un affaissement moral déplorable, à peine croyable pour qui ne l’a pas vu de près. »

Faire prendre à l’ouvrier l’habitude des bains, c’est lui créer un besoin dont la satisfaction ne tardera pas à exercer une influence sur sa manière de vivre, Il obéira à ce goût de la propreté dans le choix de son logement, de ses vêtements, de ses plaisirs, de ses occupations. Ce sera le commencement d’une réforme matérielle et morale, Mais comment l’opérer? A quoi tient cette indifférence de travailleurs pauvres pour les mesures de propreté corporelle? On peut l’expliquer de plusieurs manières; mais. Certainement, il n’est pas de meilleure raison que le haut prix des bains dans les établissements ouverts au public. C’est ce prix élevé qui n’est nulle part, à Nantes, moindre de 50 centimes, qui interdit de bonne heure l’entrée des bains à l’ouvrier et à l’ouvrière, et les empêche de contracter, dès l’enfance, une habitude salutaire. Quand on a tant de peine à vivre avec un salaire précaire et souvent modique, il est difficile de réunir la somme nécessaire pour payer une chose qui semble moins utile qu’agréable, et que les pauvres gens, dont la faim n’est pas tous les jours assouvie, rangent parmi les objets de luxe. Cependant les bains qui sont bienfaisant, en état de santé, pour l’homme de labeur, deviennent souvent nécessaires, indispensables, le lendemain d’une maladie où il faut recouvrer ses forces. Mais après un chômage plus ou moins long, alors que les ressources sont réduites ou épuisées, l’ouvrier est moins en état que jamais de payer ce qu’ils coûtent. Le voilà donc obligé de renoncer à un moyen thérapeutique qui aurait contribué puissamment au rétablissement de sa santé.

L’utilité d’un établissement public de bains à Nantes est un premier point sur lequel l’avis de ]a commission a été unanime. Il lui a paru que c’était le seul moyen de mettre les bains à la portée de toutes les classes, et d’en faire peu à peu contracter l’habitude à celles qui y sont restées étrangères. Pour que le résultat soit certain, il faut que la ville elle-même se charge de la construction et de l’entretien de l’établissement. Par là , elle bénéficiera directement de l’allocation que le gouvernement est disposé à donner pour encouragement; par là, elle se trouvera en mesure de distribuer avec plus de générosité, et en proportion des besoins de la population, le bienfait des bains.

Obligée de consulter les termes et l’esprit de la loi dont la commune doit mettre à profit les dispositions favorables, la commission n’a pas dû s’occuper de la question de la création de plusieurs établissements de bains à Nantes. Il est évident que, pour une ville comme Nantes, de son étendue, de son importance et de sa population, un établissement ne saurait suffire. Mais il faut proportionner ses œuvres à ses ressources. D’ailleurs la loi est formelle: elle fixe à 20,000 fr. le maximum de la subvention unique que le gouvernement pourra accorder à une commune pour un seul établissement modèle de bains et de lavoirs publics, sans tenir compte de la différence du chiffre des populations, du plus ou moins d’importance, du plus ou moins d’étendue territoriale des communes. Le législateur a pensé sans doute que la création d’un seul établissement de bains et de lavoirs modèle, dans une ville, suffirait à ses besoins, si elle est populeuse, et ferait naître bientôt l’idée de créations semblables là où elle ne suffirait pas.

La commission ne s’est occupée, en conséquence, que d’un seul établissement de bains et de lavoirs publics à Nantes. Elle a dû rechercher d’abord quel emplacement serait le plus favorable. Ici, se présentait un embarras qui résulte à la fois de l’étendue de notre ville, de la grande distance qui sépare les quartiers habités par la classe ouvrière, et de la difficulté de trouver, dans la situation la plus centrale, un emplacement disponible et d’un prix médiocre. En ces termes, la solution du problème était à peu près impossible, Il a fallu passer en revue successivement les lieu où la construction d’un établissement de bains est immédiatement praticable. A la suite d’un examen consciencieux, la commission a trouvé que l’extrémité en aval de l’Ile Gloriette était le point le mieux situé pour l’objet dont elle avait à s’occuper. On trouverait là, à une distance qui n’est pas excessive des quartiers des Ponts et de la Fosse, un emplacement assez vaste que la ville pourrait acquérir probablement à peu de frais, si elle n’en obtenait la concession de l’Etat.

Toutefois, je dois vous le dire, monsieur le Maire, la commission s’est rangée unanimement à cet avis, dans la prévision que la compagnie, alors en instance pour obtenir de la ville la concession du service d’eau, placerait de ce côté son établissement de prise d’eau. La commission voyait un immense avantage à mettre en relation les deux établissements, tant à cause des eaux chaudes de l’usine qui auraient pu être employées pour le lavoir, qu’à cause de la machine à vapeur, dont la force aurait pu servir à deux objets, et distribuer à la fois aux deux établissements l’eau dont ils auront besoin, Nous avons l’espoir que le rejet de la proposition de la compagnie n’ajournera pas la question du service d’eau, et nous ne pouvons que nous féliciter de voir la ville elle-même se charger de cette grande entreprise, à laquelle se rattachent étroitement ses intérêts présents et à venir. C’est dans ce cas surtout qu’il sera facile d’établir de la manière la plus utile et la plus économique, la correspondance de l’établissement de la prise d’eau et de l’établissement de bains et lavoirs publics modèle. Créés en même temps, adaptés l’un à l’autre, ils se rendraient des services mutuels, dont la commune bénéficierait. Malheureusement, l’étude des projets de ces deux entreprises ne peut être menée de front. Il faut, pour recueillir l’allocation gouvernementale, que la commune se mette le plus promptement possible en mesure de fournir les devis et plans d’un établissement de bains et lavoirs, et d’en commencer la construction. La question du service d’eau, quel que soit le sens dans lequel elle sera résolue, exigera encore des études et prendra du temps. En tout cas, monsieur le Maire la commission exprime le vœu que le projet de construction d’un établissement de bains et de lavoirs publics soit conçu de manière que le raccordement avec l’établissement de la prise d’eau entre dans les prévisions de l’architecte et soit possible, si les circonstances le permettent.

Dans quelles conditions les bains et lavoirs publics devront-ils être conçus et exécutés, pour remplir les exigences de la loi qui veut encourager la création d’établissements modèles ?

Ici nous avons dû scinder la question et, réservant celle des lavoirs, nous occuper d’abord des bains qui nous paraissent avoir plus d’importance pour notre ville.

Évidemment, en exigeant la construction d’un établissement modèle, la loi a voulu seulement spécifier que l’établissement présenterait, dans ses dispositions générales, dans sa construction, dans ses conditions d’existence, des avantages et un perfectionnement quelconque sur les autres établissements existants. Quant aux dimensions de l’édifice, au nombre des baignoires, elle a laissé, sous ce rapport, chaque ville parfaitement libre d’agir comme elle l’entendra, et de proportionner à ses besoins et à ses ressources l’importance de ses constructions.

Nous croyons que les besoins, aussi bien que les ressources financières de la ville. s’accordent pour réclamer un établissement modeste, conçu sans prétention architecturale, avec simplicité et économie. Dans la prévision que tôt ou tard , sur d’autres points de la ville, s’élèveront des établissements analogues, 24 baignoires en zinc et pour bains chauds ordinaires, nous ont paru devoir suffire momentanément. La commission désire qu’indépendamment de ces 24 baignoires, 6 baignoires soient consacrées aux bains sulfureux et aux bains de vapeur. Elle ne doute pas que dans notre ville, où il est difficile de se les procurer, l’organisation bien entendue d’un service de bains sulfureux et de bains de vapeur, ne soit très utile. Il existe en effet un grand nombre de maladies dans lesquelles leur usage devient un impérieux besoin qu’il est aujourd’hui à peu près impossible aux pauvres gens de satisfaire.

Quant aux détails de construction de l’établissement, quant à sa distribution, la commission ne doute pas que l’architecte habile, auquel la commune confiera cet important travail, ne l’entende et ne l’exécute de la manière la plus intelligente. Cependant elle a voulu se rendre compte à elle-même de ses propres inspirations. Dans deux dessins annexés à ce rapport, elle a trouvé l’interprétation de ses idées et de ses vœux.

Il restait, avant de passer à l’étude de l’organisation des lavoirs, une question importante à vider.

La loi veut que l’établissement qui réclamera une subvention de l’état donne les bains ou gratuitement ou à prix réduits. A quel parti convient-il de s’arrêter? Qui vaut le mieux, dans l’intérêt des pauvres comme dans l’intérêt de la commune, ou de la gratuité absolue ou de la modération dans les prix?

La commission a voulu, avant de se prononcer, examiner ce qui s’est passé ailleurs et considérer quels fruits l’expérience a fait produire à l’un et à l’autre système. Malheureusement, malgré vos efforts, monsieur le Maire, pour obtenir de plusieurs cités considérables des renseignements utiles, malgré les efforts de la commission, nous n’avons eu qu’un très petit nombre de documents, et nous avons pu reconnaître avec tristesse, dans cette circonstance, la négligence de certaines administrations locales. Toutefois, M. le maire de Caen et M. le maire de Lille ont bien voulu vous transmettre des détails intéressants dont nous les remercions. En voici la substance: Caen possède, sur un terrain qui appartient à l’hospice, un établissement de bains qui lui a coûté 12,000 fr. Il est muni de 16 baignoires qui, quatre fois par semaines, sont livrés aux indigents autorisés par ordonnance de médecins ad hoc. Dans l’espace de trois mois et demi, le nombre des bains distribués, tant aux indigents de la ville qu’aux malades de l’hospice, a été de 2,346. En calculant la dépense de cook, on trouve que le chauffage de chaque bain est revenu à 0 fr.08 c.

A Lille, l’établissement de bains institué par le bureau de Bienfaisance, à ses frais, est plus important. Il a couté 23,000 fr , y compris une somme de 11,000 fr. , prix d’une machine à vapeur. L’établissement peut donner 350 bains par jour: les uns sont gratuits, moyennant l’exhibition d’un certificat de médecin. les autres sont payants. Le prix de revient de chaque bain, tous frais calculés, s’élève pour les bains simples à 17 c. 1/2; pour les bains sulfureux à 42 c. 1/4.

Cet établissement bien qu’assez vaste, n’a pas paru suffisant; et aujourd’hui, la ville de Lille s’occupe de l’exécution d’un projet de lavoirs publics avec de nouveaux bains.

Nous devons constater une innovation importante introduite à Lille.

On a annexé à l’établissement de bains un établissement de soupe et de légumes animalisés et une pharmacie centrale pour le service des pauvres. Cette proximité a permis de faire servir la vapeur d’un seul générateur :

1° à faire mouvoir deux pompes alimentant les réservoirs;

2° à chauffer l’eau nécessaire aux bains;

3° à porter à l’ébullition l’eau du bain-marie où sont préparées les soupes et le bouillon.

II sera facile de prévoir, dans la construction d’un établissement de bains à Nantes, le cas où la ville aurait besoin d’en faire un centre de fabrication et de distribution de soupes économiques.

On le voit, à Caen comme à Lille, une part considérable est faite à la gratuité.

S’inspirant de ces exemples et se conformant aux termes formels de la loi, la commission s’est déclarée en principe:

1° pour la gratuité restreinte;

2° pour les bains à prix réduits. Mais sur les restrictions qu’il convient d’apporter à la gratuité, deux systèmes se sont produits.

Dans la pensée de la minorité de la commission , le système de la gratuité pour tout le monde, à certains jours et heures réglées, aurait donné plus entière et plus complète satisfaction à la loi qui place la condition de la gratuité avant celle de la réduction des prix. Elle aurait désiré que dans les premiers temps, au moins, l’établissement des bains fut ouvert devant tous, que toutes facilités fussent données, touts entraves écartées. afin que l’habitude du bain se prit plus sûrement chez cette partie de la population qui a une sorte d’horreur instinctive pour la propreté.

La majorité a fait prévaloir un autre système. Selon elle, la gratuité doit être l’exception, exception large d’ailleurs, suffisante à tous les besoins. L’établissement doit être, avant tout, un établissement de bains à prix réduits. La ville en donnera l’entrée à ceux qui ne pourront la payer: elle tiendra à la disposition des indigents, des malades, des convalescents, un nombre en quelque sorte illimité de cartes dont la distribution sera confiée, en partie, aux médecins pour leur circonscription de secours; mais la gratuité serait, de la part de la commune, une tolérance, non une règle, un avantage créé dans un établissement à prix réduit en faveur de la pauvreté besogneuse ou souffrante. On ménagera l’amour-propre de celui qui veut profiter du bas prix des bains et qui rougirait cependant de paraître mettre à profit la charité municipale. L’usage des cartes fera disparaître, aux yeux du public, cette division des baigneurs en deux catégories, les uns payants, les autres tendant la main à une sorte d’aumône mal déguisée. La carte doit effacer la ligne de démarcation entre celui qui paie et celui qui ne peut payer, et protéger la dignité de l’un et de l’autre. Elle permettra, en outre, à l’administration municipale de limiter l’étendue de la gratuité, de l’étendre ou de la resserrer à volonté.

La commission est donc d’avis que l’entrée des bains ne puisse être accordée que sur l’exhibition d’une carte, soit délivrée par la mairie, soit achetée à l’établissement. Elle émet, en outre, le vœu que dans l’établissement communal, la priorité, pour l’obtention d’un bain, se donne toujours à la personne porteuse d’une demande spéciale d’un médecin, sur toutes les autres personnes, même payantes.

Quant au tarif à adopter, le prix de 20 centimes pour les bains ordinaires , de 45 centimes pour les autres bains lui parait raisonnable. C’est d’ailleurs celui qui a été mis en vigueur à Lille.

Les bains chauds sont un moyeu hygiénique excellent. mais insuffisant.

Il serait à désirer que la ville fit rechercher et disposer un endroit de la Loire où des bains froids pussent être pris sans incommodité et sans danger. L’emplacement de la prairie de Mauves est très-défectueux: sont éloignement du centre de la ville, la violence du courant du fleuve, la difficulté pour porter secours et prévenir les accidents sont des inconvénients réels. Peut-être trouverait-on d’autres endroits plus favorables. La commission vous prie, monsieur le Maire, d’ordonner des recherches, et

des études relatives à cette partie de la question des bains qui intéresse à un haut degré la salubrité et l’hygiène publique.

La deuxième question que la commission a dû étudier est celle de l’organisation d’un lavoir public modèle.

De ce côté, nous devons le reconnaitre, il y a beaucoup à faire. Notre vi1le, magnifiquement dotée par la nature, sous le rapport des cours d’eau, possède un grand nombre d’établissements particuliers qui, distribués sur divers points de la ville, permettent aux ménagères et aux blanchisseuses d’y transporter leur linge sans beaucoup de fatigues et de perte de temps, L’active sollicitude de l’administration municipale a provoqué, depuis peu, dans le voisinage d’usines qui ont mis leur eau chaude à sa disposition, la création de lavoir publics. Nous savons que son intention est d’en multiplier autant que possible le nombre et d’en établir partout où les propriétaires de machines à vapeur voudraient bien la laisser maitresse de l’emploi de leur eau chaude, qui ne sert généralement à aucun usage. Mais ces lavoirs, installés à peu près sans frais, sont fort défectueux encore, et quant aux établissements particuliers aucun d’eux, à Nantes, n’est pourvu de ces appareils de lessivage, de séchage et de repassage qu’on rencontre dans plusieurs établissements du même genre, à Paris, et dans la plupart des grands établissements d’Angleterre.

Voici comment les choses se passent, en général, dans les bateaux à laver de Nantes. L’entrepreneur du bateau met, moyennant 30 centimes par jour, à la disposition de la ménagère, un battoir. une marmite à savon. Elle fait bouillir son linge dans la marmite. avec du lessis dont elle a du se munir, le savonne, le rince dans de l’eau chaude ou avec l’eau froide qu’elle puise dans la Loire. Chaque laveuse fait sa lessive. Après ces fatiguantes opérations, il faut rapporter son linge chez soi. Qui de nous n’a rencontré sur son chemin de pauvres femmes, et souvent des femmes âgées, courbées sous le poids de ce linge mal essuyé, mal tordu, encore imprégné d’une eau qui ruisselle sur leurs membres échauffés par un travail pénible et qui peut déterminer des rhumatismes, des fluxions de poitrine ou d’autres affections graves. Rentrée chez soi, la ménagère doit faire sécher le linge: elle a rarement à sa disposition de vastes greniers, des enclos où l’étendre. D’ailleurs, le temps n’est pas toujours favorable. Si la famille est misérable, si elle n’a pour logement, qu’une ou deux chambres, c’est là que le linge est étendu. Comme elle possède peu de linge, il faut bien s’en revêtir le plus tôt possible, et le plus souvent on n’attend pas qu’il soit entièrement sec. C’est bien plus grave encore, lorsqu’il y a un malade! Avec quelle difficulté il arrivera à une guérison complète, avec quelle lenteur il recouvrira la santé dans une atmosphère humide et insalubre, qui contient le principe délétère d’une aggravation et d’une complication de son mal!

Nous venons d’indiquer le cas le plus ordinaire, celui où la ménagère lave elle-même le linge de la famille. Quant à la blanchisseuse, elle soumet en général le linge, comme à Paris, à sept opérations successives: 1° l’essangeage; 2° le lessivage ou le coulage; 3° le savonnage; 4° le passage à l’eau de javelle; 5° le rinçage; 6° le passage au bleu; 7° l’essorage ou le tordage. L’opération du lessivage a lieu selon l’ancienne manière et dure au moins dix heures. Dans l’emploi de l’eau de javelle. il s’en faut que les blanchisseuses soient toutes également prudentes. surtout celles qui tiennent plus à la blancheur du linge qu’à sa conservation, En général, le séchage se fait difficilement, et la plupart des blanchisseuses ne peuvent rapporter le linge à leurs pratiques que huit jours après l’avoir pris.

De tout ceci; il résulte que si les lavoirs sont en grand nombre à Nantes, ils sont mal organisés, incomplets, défectueux, qu’aucun d’entr’eux ne présente les moyens nouveaux, économiques et expéditifs à la fois, que l’industrie a introduits récemment dans les établissements du même genre de Londres et de Paris. Le savonnage du linge, sans la lessive et avec la lessive incomplète des bateaux, ne donne pas au linge, lorsqu’il a été mis à l’eau chaude dans un certain état de malpropreté, une blancheur parfaite. Il est, en outre, très dispendieux. Le lessivage tel que le font les blanchisseuses, prend un temps considérable dont ont on est déjà, parvenu à réduire la durée de plus des trois quarts à Paris, dans plusieurs lavoirs, en se servant d’un procédé nouveau.

Il est donc urgent de provoquer dans les lavoirs de Nantes des reformes utiles, l’introduction de procédés qui doivent réaliser une notable économie de temps et de fatigues. Mais comment y parvenir ? Par une seule voie: l’établissement d’un lavoir modèle. Quand on aura reconnu la supériorité des moyens qui y seront employés, on voudra les appliquer ailleurs. L’industrie privée s’en sera bien vite emparé, encouragée par le succès d’essais faits sous ses yeux,

La commission est d’avis, monsieur le Maire, que pour répondre au désir formel de la loi autant que pour l’intérêt général, un lavoir public modèle doit être annexé à l’établissement de bains que construira la commune. Le lavoir pourrait être établi de manière à recevoir 40 ou 50 laveuses. Chacune d’elles aurait à sa disposition deux baquets qui recevraient l’un l’eau froide, l’autre de l’eau chaude distribuée en quantité suffisante. Un cuvier commun pour le lessivage serait mis à leur disposition, moyennant une faible rétribution. Chaque paquet de linge ficelé et muni d’un numéro de zinc y serait déposé afin d’y subir par la laveuse l’opération du lessivage, et par l’application des meilleurs procédés, il pourrait en être retiré deux heures ou deux heures et demie après, mieux nettoyé et moins détérioré qu’avec l’ancien système. L’établissement serait muni d’une Essoreuse, dans le genre de celle qui existe à Euston-Square, espèce de grande roue en fil de fer galvanisé qui, mis en mouvement par la main d’une femme, fait 218 tours par minute. De cette manière, le linge se dégage rapidement d’une partie de l’eau dont il est chargé. Cependant, comme il devra contenir, en sortant de l’essoreuse, encore un poids d’eau égal à peu près au sien, et que la plus forte tension n’en peut retirer davantage, il y aurait lieu, peut-être. à établir dans l’établissement un séchoir, où l’évaporation entière serait produite par l’action simultanée de la chaleur et d’un courant d’air,

Les documents publiés par le gouvernement, sur les établissements de bains et de lavoirs publics qui existent à Paris et en Angleterre, donnent la description détaillée de plusieurs de ces appareils de séchoir: il appartiendra à l’architecte chargé de la construction du lavoir de Nantes de rechercher quel est le procédé à la fois le plus économique et le plus sur d’arriver à une dessication complète du linge. Une observation importante à consigner ici, c’est que par la chaleur des séchoirs portée au-delà de 100 degrés, on ne sèche pas seulement le linge, mais qu’on arrive à parfaire le blanchissage du linge, à enlever les taches les plus rebelles qui avaient résisté au savon et au lessivage.

Tels sont, monsieur le Maire, quelques-uns des points principaux sur lesquels la commission croit devoir arrêter votre attention pour l’établissement d’un lavoir public. Cet établissement devrait être adhérent à celui des bains, servi par la même machine, géré et surveillé par le même personnel. .

Mais ce travail serait incomplet s’il ne constatait, à titre de renseignements, les faits saillants relatés dans les documents qu’a publiés la commission de Paris sur les établissements, de bains et de lavoirs publics d’Angleterre et de France qui peuvent servir de modèles.

L’Angleterre est, nous devons le dire, sous ce rapport, tout à fait en progrès sur la France, Depuis plus, de dix années, de grands établissements de lavoirs et de bains publics ont été fondés, principalement dans l’intérêt de la classe ouvrière, à laquelle ils rendent d’immenses services. Les grandes cités manufacturières en sont toutes pourvues aujourd’hui.

Dès 1813, la ville de Liverpool, dont la population n’est guère plus nombreuse que la nôtre d’un cinquième, votait une somme de 200,000 fr, pour la création d’un deuxième établissement semblable à celui qu’elle possédait déjà. Des lois rendues en 1846 et 1847 ont encouragé ces institutions utiles, et les paroisses se sont, de toutes parts, associées à l’impulsion intelligente donnée par l’Etat. Aussi, non-seulement on a créer partout des établissements de bains et de lavoirs publics, mais on a introduit une foule d’améliorations et d’innovations salutaire qu’il ne nous reste plus qu’à imiter.

Des appareils ingénieux y ont simplifié le lessivage et le séchage du linge, A Saint-Martin-des-Champs, à Londres et ailleurs, des fers sont mis à la disposition des laveuses, et leur permettent de remporter le linge blanchi et repassé. On trouve des salles où les femmes, pendant qu’elles sont occupées à laver, laissent leurs enfants sous la surveillance du personnel de l’établissement. Plusieurs de ces établissements possèdent des brosses, des seaux, et tous les moyens de purification, de désinfection et de blanchiment des logements insalubres. Les documents que nous avons sous les yeux constatent que, par les soins d’une seule société, celle d’Euston Square, établissement de bains et de lavoirs, 1433 lieux de Londres ont été, en 1848, désinfectés à peu près gratuitement, car les seaux et les brosses étaient mis à la libre disposition du public.

On est surpris du bas prix auquel ces établissements, si luxueusement et chèrement installés, mettent le loyer de tous les avantages dont ils disposent. En général, il existe deux classes de bains chauds. Le prix des bains de la première est de 40 centimes. Ils ne présentent que des avantages insignifiants sur les bains de deuxième classe, dont le prix ne dépasse pas 20 centimes. Aussi ces derniers sont-ils les plus fréquentés.

Tel établissement a donné en moyenne, par an, 200,000 bains à 20 centimes ; tel donne 600 et jusqu’à 1,000 bains par jour. Dans l’établissement. admirablement installé. de Gustoon-Square White-Chapel, ou les laveuses trouvent toutes les commodités imaginables pour le lessivage le séchage et le repassage du linge, le prix d’usage des lavoirs est de 10 centimes pour la première heure, 20 centimes pour deux heures, et 10 centimes pour chaque demie heure suivante. Comme en général, deux heures suffisent pour le lavage du linge d’une famille, on a voulu, au moyen de cette dernière disposition du tarif, empêcher l’accaparement des cabinets-lavoirs par les blanchisseuses de profession qui viendraient s’y installer pour la journée, au préjudice des ménagères et des pauvres mères de famille auxquelles les bienfaits de ces établissements sont particulièrement destinés.

Quelques dispositions particulières de ces établissements nous ont paru dignes de trouver leur place ici, et de vous être transmis, monsieur le Maire, à titre de renseignements.

En général, les avantages que présentent les bains de première classe, sur les bains de deuxième classe, se réduisent à ceci: ils sont mieux éclairés, reçoivent le jour d’une fenêtre latérale, jamais d’en haut; ils sont munis d’un tapis, d’une glace, et forment une division spéciale de l’établissement.

Les cabinets de bains de deuxième classe sont séparés par de légères cloisons qui ne s’élèvent pas ordinairement au-delà de huit ou dix pieds, de manière qu’un système général de ventilation puisse renouveler l’air de tous les cabinets ouverts par le haut. La cloison des cabinets de première classe seuls est prolongée jusqu’au plafond. La séparation de ces cabinets est donc complète.

On s’est beaucoup occupé, en Angleterre, de la construction des baignoires, Il était fort important, en effet, que des établissements de bains qui reçoivent par jour, et par baignoire, jusqu’à 80 et 40 personnes, eussent des baignoires solides, qu’un usage continuel n’altérât ras rapidement et qui pussent en quelques secondes être dégagées des impuretés qu’une eau malpropre dépose, en s’écoulant, sur leurs parois. Malheureusement les essais faits jusqu’à ce jour, n’ont pas donné de résultats complètement satisfaisants. Chacune des matières qu’on a employées dans ]a construction des baignoires présente des inconvénients. Le zinc se plisse à l’action de l’eau chaude, le cuivre se rouille, la peinture qu’on y met ne reste pas. Ici, on se sert de baignoires en bronze enduites à l’intérieur d’un ciment sur lequel a été plaqué un émail: l’émail n’a pas résisté, il se détache par morceaux. Là, on se sert du bitume, du marbre; on a des baignoires en une pierre lisse, mais qui s’assombrit et prend un aspect désagréable.

Le meilleur système serait peut-être celui de M de Saint-Léger, qui consiste à garnir l’intérieur des baignoires avec de grandes plaques de faïence attachées de liens de fer ou au moyen d’un ciment hydraulique très solide.

Mais il ne suffit pas que le fond de la baignoire se lave rapidement et ait l’apparence de la propreté: il faut, dans dans les bains publics, que les opérations du remplissage, du nettoyage et de la vidange de la baignoire se fassent toutes avec une égale promptitude. Dans les grands établissements d’Angleterre, il n’y a pas un moment à perdre. Les salles d’attente sont souvent pleines de monde. Aussi pour répondre à1’impatience des clients on a fixé à une heure le maximum de durée d’un bain. Disons qu’un anglais reste en général au bain moins de vingt minutes, en sorte qu’une baignoire peut facilement desservir trois personnes dans une heure. On reconnaît la présence des étrangers, et particulièrement des français à la durée de leur séjour dans le bain. L’heure écoulée, le garçon de service frappe à la porte du cabinet et avertit qu’il vide la baignoire. La baignoire à sec, il faut bien que l’indiscret locataire en sorte au plus vite, s’habille et laisse la place à un autre.

On sait les inconvénients des moyens employés en France pour remplir les baignoires. Les grands robinets par lesquels on obtient l’eau chaude et l’eau froide, sont généralement très durs et très difficiles à manier. Pour les tourner, il faut mettre une partie du corps hors de l’eau. Il n’est pas rare que la main d’une femme, après avoir ouvert le robinet d’eau chaude, ne puisse le fermer, et les accidents sont toujours à craindre. On a prévu tout danger en Angleterre, de cette manière: on ne voit ni tuyaux, ni robinets. Au fond de la baignoire se trouve une plaque percée de trois trous; l’un communique avec le tuyau qui distribue l’eau chaude, l’autre avec le tuyau d’eau froide, l’autre avec un tuyau par lequel l’eau s’écoule rapidement de la baignoire. Les tuyaux s’ouvrent et se ferment à l’extérieur du cabinet, au moyen de clés dont le garçon de service est porteur. Sur l’ordre qu’on lui donne, il remplit et vide la baignoire: il peut mettre à sec les retardataires et les récalcitrants.

La chaleur de l’eau sale qui sort des baignoires et des lavoirs a été utilisée. De grand tuyaux de fonte y plongent pour y échauffer l’eau qu’ils portent dans des piscines ou vastes bassins en pierre, dans lesquels plusieurs personnes du même sexe peuvent se baigner. Ce sont les bains économiques par excellence. L’entrée n’en est que de 5 centimes.

Malgré le luxe, la grandeur d’installation de ces établissements (tel, d’entre eux a coûté 700,000 fr.), il n’en est pas, à en juger par leurs recettes actuelles, qui ne puisse espérer qu’en vingt années le capital employé à sa fondation ne se trouve entièrement amorti. Presque dans tous, le lavoir donne des pertes, mais elles sont couvertes par les bénéfices qui résultent des bains: aussi l’annexion de ces deux services est-il nécessaire pour assurer le succès de semblables entreprises. Les classes ouvrières se précipitent en foule dans ces établissements, dont elles sentent l’utilité et dont elles voient accroître le nombre et l’importance, en même temps que s’augmentent les bienfaits qu’ils distribuent chaque jour.

Les hommes compétents que le gouvernement français a chargés d’aller étudier l’organisation des bains et des lavoirs publics qui existent en Angleterre, sont revenus de leur mission avec cette pensée, que nous pourrions créer chez nous, à beaucoup moins de frais que nos voisins, des établissements qui rendraient autant de services et qui rempliraient le même but. La commission que vous avez institué, monsieur le Maire, d’après l’examen des documents qui lui ont été communiqués, partage entièrement la conviction de MM. Pinède et de Saint-Léger. Un établissement de bains et lavoirs publics, construit à Nantes dans des proportions modestes, susceptible d’être agrandi à mesure des besoins et des ressources de la commune, muni des procédés les plus simples, les plus avantageux et les moins dispendieux, lui paraît de nature, non seulement à rendre à la classe ouvrière des services que l’organisation actuelle des établissements de bains et lavoirs de Nantes réclament impérieusement, mais à donner des recettes suffisantes pour couvrir ses frais et amortir, en quelques années, le capital employé à sa fondation.

J’ai l’honneur d’être, M. le Maire, votre très humble et très obéissant serviteur.

Dauban, rapporteur de la commission

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