1850 crédit de 600 000 frs

NATIONAL DE L’OUEST 12 juin 1850

Bains et lavoirs publics

M.Dumas, ministre de l’agriculture et du commerce, vient de présenter à l’assemblée une demande de crédit de 600 000 frs pour favoriser la création d’établissement modèles de bains et lavoirs au profit des populations laborieuses.

L’exposé des motifs de ce projet, publié dans le Moniteur du 6 juin, contient des idées et des principes sur lesquels il est bon d’appeler l’attention.

L’Angleterre possède déjà un grand nombre de bains et lavoirs à bas prix, et ces établissements ont eu sur la santé publique une grande influence. Il n’en est pas de même en France: les quelques lavoirs publics qui existent  sont mal organisés et font perdre beaucoup de temps à la mère de famille. De même les établissements de bains sont trop peu nombreux, et maintiennent leur tarif à un prix trop élevé pour les populations ouvrières.

Ainsi à Paris le total des bains pris dans une année n’est que de 2 millions, ce qui fait 2 bains ¼ par an et par tête, tandis qu’en Angleterre un seul établissement a pu distribuer 200 000 bains dans une année, à raison de 10c.

M. le ministre pense que, dans de grands établissements, ce prix de 10 c. serait suffisant à Paris pour couvrir les frais ; qu’en élevant à 30 ou 40 c. les baignoires de première classe, on ferait des bénéfices ; que, pour les lavoirs, il est difficile d’abaisser le prix de ceux qui existent, mais qu’on peut en perfectionner le système de manière à réduire la durée de l’opération et à diminuer de plus en plus la perte de temps de la ménagère : que ces lavoirs ne feront pas leurs frais, mais qu’en réunissant les deux établissements, les bénéfices des bains compenseront largement les pertes du lavoir.

Tel est le remède proposé ; voyons les moyens d’exécution.

L’industrie privée, d’après M. Dumas, ne se chargera pas de pareilles créations. Il faut qu’en France, comme en Angleterre, le gouvernement intervienne et encourage ; il faut, avec le concours des municipalités, démontrer qu’on peut avoir des bénéfices ; il faut enfin fonder des établissements modèles, que puissent ensuite imiter la bienfaisance et la spéculation.

On le voit, cet exposé répand un parfum de socialisme difficile à dissimuler ; il admet l’excellence du principe d’association appliqué à la consommation ; il proclame la nécessité de l’intervention de l’Etat et de la commune dans certains faits industriels, qui touchent à l’économie de dépense et au bien-être des travailleurs.

L’intervention de l’Etat se bornera, d’après le projet, à favoriser la création de quelques établissements de bains et lavoirs publics, sur les points où il sera possible de mettre à profit l’eau de condensation des machines à vapeur, et même dans le cas où il sera nécessaire de chauffer l’eau exprès.

D’ailleurs le gouvernement ne fera pas l’emploi direct du crédit demandé ; il le confiera aux villes qui se seront imposé des sacrifices doubles de la subvention de l’Etat et qui auront fait approuver des plans.

Le ministre en terminant déclare que pour fonder un nombre suffisant d’établissement modèles il ne faudrait pas moins de deux millions, mais qu’il se borne à demander sur l’exercice 1850 un crédit de 600 000 fr.

Il annonce qu’un règlement d’administration publique fixera le mode d’intervention des villes, pour la création, l’administration et la surveillance des établissements de cette nature.

Quelque minime que doive être le résultat d’un pareil projet, il est l’indice de ces velléités quasi socialistes qui, à de longs intervalles, percent timidement la foule des mesures réactionnaires du pouvoir. Il dénote un bon désir, vrai ou supposé, mais qui malheureusement ne se transforme jamais en faits ! M. le Ministre, pour dissimuler l’emprunt qu’il fait aux socialistes d’une de leurs idées, et pour ne point effaroucher les défenseurs du grand parti de l’ordre, a eu bien besoin de déclarer, en tête de son exposé, qu’il repoussait avec fermeté les folles utopies qui contristent le cœur des gens de bien ; mais hélas ! Une flatterie si habile n’a pas réussi. Le drapeau anti-socialiste placé en tête du projet n’a pu tromper la vigilance de ces sentinelles avancées, qui se sont donné la mission d’écarter toute idée d’amélioration ou de progrès du camp où s’est retranché le grand partie de l’ordre.

Déjà La Patrie à commencer l’attaque. Elle trouve l’état actuel très supportable. Des lavoirs bien organisés existent, notamment dans le quartier Saint-Martin ; les bains se multiplient, témoins ceux de Seine à quatre sous. Si le gouvernement intervient, l’industrie privée ira en déclinant: l’état deviendra le seul laveur et baigneur de France ; on prendra sur la nourriture, le logement et le vêtement de tous les contribuables, les moyens de laver et baigner à moitié prix ou gratis une partie de la population. Est-ce là une philanthropie bien intelligente ? Que feraient de plus les communistes ?

Voilà le projet jugé et condamné, et il est probable qu’il ne se relèvera pas d’un pareil coup. M. Dumas est un communiste ; – son projet, une œuvre diabolique, un véritable cheval de Troie qu’il faut éloigner au plus vite. Nous n’aurons donc ni bains ni lavoirs publics, et nos populations ouvrières continueront à être privées de ces moyens de propreté dont elles auraient tant besoin.

D’ailleurs, en nous plaçant au point de vue de l’intérêt nantais, et en admettant même que la loi dût être adoptée, pourrions-nous espérer que notre ville prit l’initiative provoquée par le gouvernement ? Ne savons-nous pas avec quelle défiance le conseil municipal repousse toutes les idées qui sortent de la routine ? Ne nous rappelons-nous pas comment il a accueilli les projets de boulangerie sociétale, de maison ouvrière, etc.?

Et cependant la proposition qui lui avait été faite, par exemple, de favoriser par une garantie d’intérêt la création d’une première maison ouvrière à Nantes, n’était-elle pas une application rigoureuse, à une œuvre beaucoup plus importante, des principes d’intervention que vient d’exposer M. Dumas ?

Nous désirons nous tromper ; nous désirons que notre administration municipale fasse de suite étudier des plans de bains et lavoirs publics, et qu’elle appelle le conseil de la commune à voter les deux tiers de la dépense nécessaires, pour en entreprendre ou en subventionner l’exécution.

 

 

 

 

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