1887 S’il n’en reste qu’un…

Maison-Rouge: s’il n’en reste qu’un ce sera celui-la! (Ouest-France, le 2 nov. 1987)

« Si les gens venaient dès 8h, ce ne serait pas la bousculade à 11h ». M Grit, 65 ans, se souvient parfaitement de la réflexion de la caissière du bains-douches. C’était pourtant « dans les années 38-40, avant la guerre »! Bien sûr, 50 ans ont passé, les bains-douches à Nantes ne sont plus ce qu’ils étaient, l’employé à passé la main. Pourtant, certains jours et à certaines heures, « il y a toujours la queue » au coin de la rue des Olivettes et de l’allée Baco; là se dresse encore le seul rescapé des six établissements de bains qu’a connu notre cité des Duvs: Maison-Rouge. Tous les autres, Michel-Rocher, Dupleix à Chantenay, Prinquiau, Jules-Bréchoire, celui de la rue Noire ne fonctionnent plus, affectés maintenant à d’autres usages que ceux pour lesquels ont les a construits.

« L’indice de fréquentation de ces établissements était tombé très bas. Dans les années 80, la ville de Nantes a décidé de les transformer intérieurement en maison d’associations, tout en conservant l’aspect extérieur. Une heureuse manière de rendre hommage au dynamisme des associations nantaises, sans altérer notre patrimoine culturel », explique Noëlle Carton, conseillère subdéléguée à la vie associative. Un exemple ? Prinquiau, à la rentrée 1968, cela voudra dire: douze bureaux en sous-sol, différentes salles de réunions et hall d’exposition. Faudra t-il donc bientôt ranger les bains-douches au placard des souvenirs ? Non, car s’il n’en reste qu’un, ce sera celui-là.

Complet le 14 août

Nathalie, 22 ans, a déjà effectué plusieurs remplacements à Maison-Rouge, « nouvelle formule ». En l’absence de la titulaire en poste, elle officie à la caisse. « Oh! Le vendredi 14 août, c’étair archi plein. Forcément, le lendemain était férié. Et comme le samedi est déjà un jour qui marche! » En effet, les cabines de douches et bains (une quinzaine), ouvertes pourtant du jeudi matin au dimanche midi, sont surtout utilisées en fin de semaine. On recense très peu de clients de passage, à peine 10% et donc beaucoup d’habitués, surtout des messieurs. Il semble que la fréquentation des bains-douches relève moins d’une habitude de vie que d’une nécessité absolue, due aux conditions précaires de logement que connaissent nombre d’entre nous. Hubert et Maryse, 34 et 25 ans, viennent tous les samedis de Chantenay: « Nous n’avons qu’un évier dans l’appartement! » Il dit: « Je trouve le système lamentable sur le plan social, d’abord pour une question d’hygiène. Ensuite il faut venir de Chantenay et l’essence coûte cher. Ceci dit, c’est vrai qu’ici c’est nickel et apparemment bien nettoyé. » Maryse est visiblement très gênée et l’avoue: « Se laver une fois par semaine, c’est trop peu. Question confort, nous n’avons pas non plus de machine à laver mais la lessive à la main me coute moins d’effort que de venir ici ».

Des clients réguliers

En fait, les clients d’aujourd’hui sont souvent ceux d’hier et si dans certains cas, nécessité oblige, dans d’autres il est surtout difficile de se défaire des vieilles habitudes. « Je viens de Pont-Rousseau tous les samedis mais dans le temps j’étais client à Michel Rocher », raconte Hubert, 52 ans d’age et 30 en tant qu’utilisateur du système. Un plombier chauffagiste qui se souvient encore de la douche gratuite à l’école primaire et étonné quand il dit: «  Chez moi, j’ai une salle de bains avec une toute petite baignoire. Je suis plus à l’aise ici, c’est plus grand et il y a des douches ! » Il paraît même que certaines épouses envoient d’office leur mari se nettoyer ici, « pour ne pas salir la salle d’eau, par exemple ! » Anne, 15 ans de métier, a là-dessus une opinion toute faite. Elle préside aux destinées de la caisse, à Maison-Rouge. Elle connait son affaire… et les clients. Ceux qui repartent les vêtements mouillés après avoir fait d’une pierre deux coups, lessive et toilette. Ceux qui s’éternisent et prennent la baignoire pour leur Epéda. « Y’en a un, il est resté deux heures dans l’eau, à dormir. Pour pas couler, il avait mis son pied en appui ! » Ou encore les itinérants qui, l’espace d’une douche, fréquentent la ville.

Les clients bloqués

Anne évoque l’époque où l’équipe d’entretien se composait d’un caissier, du chauffeur (préposé à la chaufferie), et de deux baigneurs. « c’était au temps où il y avait deux étages, celui du haut pour les femmes, l’autre pour les hommes, sauf à Maison-Rouge et Dupleix: les bains étaient au second », souligne Anne. Le cri strident d’une sonnette interrompt brutalement la conversation, elle appelle à la délivrance du pauvre client. Savez-vous en effet que dans les bains douches, on peu y entrer pais difficilement s’en extraire, et cela depuis toujours. La fermeture du verrou intérieur entraine le blocage de la porte. Seul moyen d’en sortir? Tirez la chevillette et la baigneuse viendra, qui vérifiera l’état de la cabine en récupérant le ticket. A propos de ticket, il y en a de toutes les couleurs: violet pour le bain (9.85F), blanc pour le prêt d’une serviette (2.35F), etc. Signalons que la gratuité est acquise aux employés municipaux (voirie, espaces vert) et les ayant-droits à l’aide sociale. Enfin, 20 minutes sont jugées suffisantes par le règlement pour satisfaire à une toilette correcte. Et Anne de soupirer: Quand on pense qu’il y a 15 ans, la ville comptait plus de 200 cabines, douches seulement !». Mais elle ne s’en fait pas pour l’avenir: 690 douches en août, 1 136 le mois suivant, une centaine le samedi en hiver ! Alors même s’il n’en reste qu’un, c’est surement celui là ! Maison-Rouge, évidemment.

M-A SALVAT

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